À Saint-Étienne, Marie, 71 ans, a renoncé aux voyages depuis 2 ans : « Les relations sociales ont aussi un coût »
Retraitée à Saint-Étienne, Marie, 71 ans, a arrêté voyages et sorties. Entre deuil, aidance et budget, la solitude s’est installée sans faire de bruit.

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Marie, 71 ans, n’est pas sans toit ni sans famille. Elle vit à Saint-Étienne, lit, dessine et partage le quotidien de son fils cadet. Pourtant, depuis 2 ans, les voyages et les sorties culturelles ont disparu de son calendrier. « Ça fait 2 ans que j’ai renoncé aux voyages et aux activités culturelles pour cette raison », dit-elle, sans en faire une plainte, simplement un constat.
« Je suis partie à la retraite le 31 décembre 2019, après plusieurs années de secrétariat dans différentes branches », raconte cette Stéphanoise. Les premiers mois, elle s’occupe de sa mère. Puis le Covid-19 confine le pays. « Maman a été une des premières à partir », se remémore-t-elle. « J’ai mis du temps à m’en remettre, j’ai toujours aimé prendre soin des autres. » Le deuil ouvre un vide que le temps n’a pas refermé.
Une retraite qui a d’abord ressemblé à un long chemin en solitaire
« Ça s’installe de manière très insidieuse. » Marie estime avoir eu « une vie familiale et professionnelle bien remplie » avant que le quotidien ne se rétrécisse. Divorcée, elle voit son fils aîné grandir. Autour d’elle, les décès s’enchaînent. « Je suis divorcée, mon fils aîné a grandi et, parmi mes amis et ma famille, j’ai vécu beaucoup de décès. C’est une suite logique, mais effectivement, on se sent un peu plus seule. »
Elle n’est pas « fondamentalement malheureuse ». Les journées se remplissent de lecture et surtout de dessin, une passion qu’elle a retrouvée. Mais le cercle s’est amenuisé. Ce n’est pas le tableau d’une retraite affranchie des contraintes, occupée par les petits-enfants ou les associations. C’est un resserrement progressif, au rythme des absences.
Le Baromètre 2025 Petits Frères des Pauvres Solitude et Isolement, quand on a plus de 60 ans en France, évalue à 2 millions le nombre de personnes âgées isolées des cercles familiaux et amicaux. Parmi elles, 750 000 vivent en situation de mort sociale, sans lien significatif avec la famille, les amis, les voisins ou les réseaux associatifs. Ce chiffre a augmenté de plus de 150% depuis 2017 et de plus de 40% en 4 ans. Marie n’entre pas dans cette catégorie extrême. Elle décrit pourtant le même mécanisme : une solitude qui s’installe sans rupture spectaculaire.
Un fils à la maison, des trajets plafonnés à 1 heure
Marie n’est pas physiquement seule. Elle vit avec son fils cadet, 28 ans, atteint d’un trouble du spectre autistique, de dysphasie et de troubles obsessionnels compulsifs invalidants. « Jusqu’à la puberté, ça allait plutôt bien, puis son psychisme s’est aggravé. Aujourd’hui, dès que vous le sortez de son confort, c’est plus difficile à gérer. On se limite à 1 heure de trajet en voiture maximum, et les séjours loin de la maison sont très pénibles pour lui. »
Elle n’en veut pas à son fils. « C’est vrai que j’aimerais faire des trucs, mais ce n’est pas de sa faute. » Quelques jours plus tôt, elle s’est même demandé : « s’il n’était pas là, qu’est-ce que tu ferais de plus ? » Elle n’est pas certaine d’avoir la réponse. « Et puis, surtout, c’est lui qui me tient debout. » Le rôle d’aidante, qui avait déjà marqué ses premiers mois de retraite auprès de sa mère, continue de structurer ses journées, son temps et ses déplacements, dans une logique proche de l’impact du rôle d’aidant sur le temps, les revenus et la vie sociale.
À Saint-Étienne, le commerce de proximité et le budget ferment aussi des portes
Marie évoque l’état de la ville et le délitement du commerce de proximité pour expliquer l’isolement des personnes âgées. « Il y a aussi un autre point essentiel : le niveau de vie des personnes âgées à Saint-Étienne. » Pas de sorties « extravagantes ». « Il faut rappeler que les relations sociales ont aussi un coût. Et parfois on se prive de celles-ci, non pas par manque de volonté, mais parce qu’on n’en est pas capable financièrement. »
Le café, le cinéma, le train, le restaurant : chaque lien a un prix. Après une carrière de secrétariat, la pension ne finance pas une vie sociale comme on l’avait parfois imaginée. D’autres retraités tentent de compenser une retraite financièrement plus contrainte que prévu et la poursuite d’une activité. Marie, elle, a choisi de rester, de dessiner, de veiller. Les 2 ans sans voyage ne sont ni un caprice ni un choix de confort. C’est le résultat concret d’un deuil, d’un fils à accompagner, d’un quartier qui se vide et d’un budget qui ne suit pas.
Elle le dit sans théâtre : ce témoignage « n’est pas une plainte, simplement un constat ». La solitude, elle la vit « comme une fatalité ». Les 750 000 personnes en mort sociale du baromètre restent un autre continent. Le sien est plus étroit, plus proche, et toujours ouvert : demain, il faudra encore tenir debout, à Saint-Étienne, avec un fils de 28 ans et des envies qu’on range faute de moyens.
Sources
- https://www.republicain-lorrain.fr/magazine-lifestyle/2026/09/09/ca-fait-deux-ans-que-j-ai-renonce-marie-71-ans-vit-la-solitude-comme-une-fatalite
- https://www.petitsfreresdespauvres.fr/sinformer/prises-de-position/3e-barometre-de-lisolement-des-personnes-agees-en-france-2025-augmentation-dramatique-de-la-mort-sociale/


